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Trump, la Chine et la valse des millions

May 16, 2018, 7:34 am

Type: politic

       




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Le plus récent tournant bizarre de la politique chinoise de Donald Trump, qui accorde des concessions énormes au géant chinois de l'électronique ZTE à la veille de négociations commerciales entre les deux pays, démontre une fois de plus l’ampleur des conflits d’intérêts qui s'entremèlent avec bon nombre des décisions et orientations politiques de l'administration américaine.


 

Hier et avant-hier, Donald Trump a envoyé deux tweets parmi les plus énigmatiques de sa foisonnante production. Curieusement, le président américain y mentionne sa collaboration avec son vis-à-vis chinois pour aider le fabricant chinois de téléphones cellulaires ZTE à créer plus d’emplois en Chine.

 

 

On se souvient pourtant bien que Donald Trump a promis aux travailleurs américains de stopper l’hémorragie d’emplois vers la Chine. Trump avait promis de négocier plus durement avec les Chinois que tous ses prédécesseurs réunis. Pourtant, alors même que les États-Unis entament des négociations commerciales avec le géant asiatique, cette décision est une immense concession lobée dans les bras du régime de Xi Jinping. Pourquoi?





Une décision difficile à expliquer

L’affection soudaine du président américain pour le géant chinois ZTE est doublement étonnante. D’une part, au moment où le président Trump souhaite renouveler la totalité des sanctions économiques américaines contre l’Iran, il est intéressant de rappeler que ZTE a admis avoir violé pendant plusieurs années les sanctions contre l’Iran et la Corée du Nord et a dû payer plus d’un milliard $ en pénalités aux États-Unis en lien avec ces offenses. De plus, il est pour le moins curieux que ces ouvertures américaines à l’endroit de la Chine soient annoncées alors même que s’amorcent des négociations commerciales avec ce pays. Pourquoi ne pas garder ce genre de concessions en réserve? Bref, cet accommodement soudain envers une compagnie chinoise dont les agissements vont directement à l’encontre de points centraux de la politique étrangère de Trump pose problème. Comment l’expliquer?

On dira que cet assouplissement de l’attitude face à la Chine fait partie du contexte qui entoure la construction d’une éventuelle entente nucléaire avec la Corée du Nord. Peut-être, mais plusieurs observateurs notent aussi que l’empressement de Trump de marquer des points à court terme dans ce dossier le rend vulnérable à accepter une entente moins complète dans l’unique but de pouvoir revendiquer une victoire. Quoi qu’en diront les spécialistes, Donald Trump saura trouver la façon de vendre toute entente nucléaire avec la Corée du Nord ou toute entente commerciale avec la Chine comme étant supérieure à tout ce qui a pu être fait auparavant. Par définition, en fait, une entente qui porte la signature de «l’artiste du deal» ne peut être que meilleure que les ententes des gouvernements précédents. Au minimum, on peut cette entente bâclée avec Xi Jinping représente peut être un autre exemple de ce que le Financial Times identifie comme la grande faiblesse de Trump, soit son empressement à accepter des ententes avec des leaders puissants dans le seul but de valider à court terme son image de «dealmaker». 

Quid pro quo ou coïncidence?





L’interprétation de cette décision américaine envers ZTE serait déjà suffisamment cynique si on se limitait à ces considérations, mais il y a plus. En même temps que l’administration Trump annonçait cet assouplissement majeur envers la Chine, un investissement chinois de plus de 500 millions était annoncé dans un projet de développement touristique et immobilier en Indonésie où l’organisation Trump a des intérêts majeurs en cause (voir ici). Il est tout à fait clair que cet investissement chinois représente un gain financier considérable pour Trump. Est-ce une coïncidence? Peut-être, tout comme on pouvait conclure que c’était peut-être une coïncidence que le virage à 180 degrés de Trump sur sa promesse électorale de dénoncer la Chine comme un manipulateur de devise n’avait rien à voir avec la décision du gouvernement chinois d’accorder à l’organisation Trump des licences sur ses marques de commerce qui lui avaient jusqu’alors échappé (voir ici). Est-ce que cette concession majeure à ZTE et à la Chine aurait été faite si l’État chinois n’avait pas fait ce cadeau doré à l’entreprise familiale du président américain? La question est posée.

Bref, pour expliquer les agissements de l’administration Trump, on peut croire qu’ils sont motivés par sa volonté indéfectible de mettre les intérêts des États-Unis au premier plan et de restaurer la grandeur de son pays. On peut aussi croire ce que nos yeux sont facilement capables de voir: les États-Unis commencent à ressembler de plus en plus à une kleptocratie. Lorsqu'on cherche à comprendre les décisions et agissements de l'administration Trump, leur impact sur les intérêts financiers du président et de sa famille sont rarement complètement étrangers à l'explication.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM


Source: Journaldemontreal